De la langue catholique [première partie]

Qu’entends-je ici par «langue catholique» ? Non bien sûr qu’il y ait une langue catholique comme il y a une langue française ou italienne. J’entends plutôt par langue catholique cet emploi approprié des mots sacrés et noms divins, par lequel on peut certainement reconnaître un vrai chrétien.

Pourquoi dire Notre-Seigneur Jésus-Christ plutôt que Jésus ? Pourquoi dire Saint-Sacrifice de la Messe plutôt qu’eucharistie ? Quelle est la différence entre ces deux expressions ? Convient-il de dire Marie pour désigner la Très-Sainte Vierge Marie ?

Nous allons aussi tenter de mettre en parallèle le parler catholique avec le parler conciliaire, et voir quels enjeux sont impliqués par les changements lexicaux profonds introduits par l’Église conciliaire.

D’aucuns nous reprocheront peut-être l’apparente superficialité de traiter un tel sujet.
C’est à mon sens mal estimer l’importance des mots et de ce qu’ils véhiculent ; c’est encore ignorer le rôle crucial que l’emploi d’un mot plutôt que d’un autre a pu avoir sur l’histoire des hommes, et plus spécialement sur l’histoire de la Sainte Église catholique.

En effet, c’est un iota (en grec ἰῶτα, c’est-à-dire ι, la plus petite lettre de l’alphabet grec) qui fut à l’origine de l’une des plus terribles hérésies qu’eut jamais à souffrir la Sainte Église, au IVe siècle, celle des partisans d’Arius : les ariens. Ceux-ci prétendaient que le Fils de Dieu était ὁμοιούσιος / homoioúsios, «de substance semblable à Dieu» tandis que les Pères du Concile de Nicée enseignaient quant à eux que le Fils de Dieu était ὁμοούσιος / homooúsios «de même substance que Dieu.» Cet unique iota n’était rien moins que la distance qui séparait la foi catholique d’avec l’hérésie.

À l’orée du XVIè siècle, les protestants se refusèrent à parler de transsubstantiation pour désigner le changement des espèces eucharistiques en le corps, sang, âme et divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ au moment de la Consécration, mais préférèrent le terme d’impanation — lequel terme n’ayant bien sûr pas du tout la même signification.

Transsubstantiation implique le changement de substance. C’est-à-dire que les substances du pain et du vin disparaissent tout-à-fait pour faire place à la substance de Notre-Seigneur Jésus-Christ —les espèces eucharistiques ne conservant que leurs accidents (c’est-à-dire leurs apparences : goût, couleur, texture, etc.).

Par impanation, les partisans de Luther voulaient signifier que la substance des espèces eucharistiques demeuraient après la consécration, et coexistaient avec la substance divine.

Que ce soit un mot ou un iota, nous voyons comme il est important d’employer les bons mots pour désigner les bonnes réalités. Chaque terme oral (mot) est le vaisseau, le réceptacle d’un concept précis. C’est ainsi qu’en théologie, chaque mot a une implication doctrinale précise.

De la distinction entre profane et sacré

Cette distinction fondamentale —pourtant inhérente à la condition humaine— est aussi rarement traitée que justement comprise, et doit être d’abord fermement établie.

Le terme de profane vient du latin profanum, composé du préfixe pro- «devant», et de fanum, vieux mot latin signifiant «temple.» Autrement dit, ce qui est profane est ce qui est «devant le temple,» c’est-à-dire à l’extérieur.

Sacré vient du latin sacer «ce qui est à part, séparé»

Sacrificium, «sacrifice», vient du latin sacer et facio, c’est-à-dire «faire une action sacrée.» Le sacerdos «sacerdoce, prêtre» est celui qui est à part pour accomplir l’action sacrée.

Voici quelques éléments d’étymologie qui nous renseignent grandement sur ce que ces notions recouvrent.

Toutes les civilisations sans exception, païennes ou chrétiennes, ont connu cette notion qui consiste à extraire de l’usage profane certains objets ; à soustraire certaines personnes au commerce du siècle ; à ségréguer certains lieux et temps pour les réserver à des fonctions singulières, ineffables : celles du service de Dieu.

C’est ainsi que les objets du culte, vases et calices, lampes et cierges, ornements et linges, sont des objets sacrés, à part, que l’on a retranché à l’usage domestique afin de les réserver à un usage exclusif, celui de Dieu ; de même certains jours sont réservés exclusivement aux fonctions du culte, pendant lesquels les œuvres serviles sont prohibées ; certaines personnes aussi sont mises à part pour l’exercice desdites fonctions.

Cette distinction désormais bien établie entre ce qui est profane et ce qui est à part et sacré, une remarque s’impose :

En effet, il s’en trouve qui, par excès de zèle, prétendent en quelque sorte que tout serait sacré.

D’autres, à l’extrême opposé, prétendent au contraire qu’il n’y aurait rien de sacré.

En réalité, ces deux thèses apparemment absolument antithétiques procèdent de la même erreur : celle qui consiste à nier la distinction entre profane et sacré.

Ainsi, dire «tout est sacré» ou «rien est sacré» revient au même :

Car si tout est sacré, tout est à part ; mais si tout est à part, plus rien est à part ; or si rien est à part, rien est sacré ; donc si rien est sacré, tout est profane.

Cette distinction entre sacré et profane est aussi fondamentale que la distinction qu’il convient d’établir entre ordre sensible et ordre surnaturel, ou entre nature et grâce ; lesquelles distinctions, si incomprises, conduiront à de pernicieuses erreurs.

C’est précisément la confusion entre les deux ordres (sacré et profane ; monde sensible et monde surnaturel ; grâce et nature) qui est à la racine de toutes les hérésies, puisqu’en effet toutes tendent à atrophier l’un en faveur de l’autre ; ou à hypertrophier l’un en défaveur de l’autre ; et ceci depuis les tous premiers siècles de l’Église avec l’hérésie des manichéens, jusqu’aujourd’hui avec l’hérésie des modernistes.


cf4d12c76bdaefa669c9a4449edfc1f0Des épithètes sacrées

Que le lecteur veuille bien pardonner ce long préliminaire, mais il était indispensable de bien affermir la distinction entre la notion de profane et de sacré afin d’aider à la bonne compréhension de ce qui va suivre.

Pour revenir à ce que nous annoncions plus haut : Y a-t-il donc une différence entre dire «Jésus a dit ceci, fait cela» et «Notre-Seigneur Jésus-Christ a dit ceci et fait cela…» ?

Jésus est mot emprunté au grec ancien Ἰησοῦς / iêsous, adaptation de l’hébreux יְהוֹשֻׁעַ / ehošuʿah, signifiant «Dieu a sauvé, sauve, sauvera.»

Jésus, et ses dérivés Josué, Joël, est un nom propre que portent différentes personnes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Certains récits apocryphes rapportent que, peu de temps avant la destruction de Jérusalem par les armées de Titus, un dément du nom de Jésus faisaient le tour de Jérusalem en clamant qu’un grand malheur allait s’abattre sur elle.

Jésus est en outre un nom que l’on impose aux enfants dans les pays hispanophones. Cet usage est inexistant en France, quoique l’on impose les noms José ou Joël assez couramment, y compris au féminin : Josée, Josette, ou Joëlle.
Christ
 vient du grec Χριστός / khristos, «oint», c’est-à-dire celui qui a reçu l’onction. C’est ainsi que, depuis l’Ancien Testament, on désigne le prêtre : celui a reçu l’onction.

Notre-Seigneur est un titre indiquant la souveraineté et la royauté suprême, et, en le faisant nôtre, nous affirmons encore reconnaître cette souveraineté royale en nous y subordonnant.

Réunissons maintenant tous ces termes : Jésus, Christ, Notre-Seigneur.

Lorsque nous disons Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous affirmons donc la royauté (Seigneur) tout en nous y subordonnant (Notre) de l’unique Sauveur-Dieu (Jésus)qui a été oint (Christ), donc prêtre : par cette formule, nous disons donc en termes ramassés que nous nous subordonnons au Dieu du Ciel et de la terre, vrai Rédempteur promis et annoncé, nous ayant sauvé du péché par son sacrifice sur la croix, en sa qualité de prêtre-victime.

Vous remarquerez que dans la religion conciliaire, on n’emploie presqu’exclusivement le terme de Jésus, dépouillé de toutes les autres épithètes. La pratique de l’Église, dès la période apostolique, fut d’ajouter les épithètes dont nous parlons ici, dans le dessein de spécifier et caractériser le Verbe divin.

En effet, prenez toutes les conclusions des oraisons des offices liturgiques, toutes, sans exceptions, se concluent par Per Dominum Nostrum Jesum Christum… «par Jésus-Christ Notre-Seigneur.»

Par l’emploi approprié des épithètes sacrées, la Personne du Verbe Divin est ainsi adéquatement désignée, levant ainsi toute ambiguïté avec un Jésus dont on ne connaîtrait ni les titres, ni les qualités ni les attributs —pouvant tout aussi bien être une sorte de Jésus profane comme il en existe dans les pays hispanophones.

D’autres formules, comme Seigneur Jésus ou Jésus-Christ, quoique moins exhaustives, sont aussi des expressions tout-à-fait traditionnelles et admissibles.

Dans un contexte approprié, et à condition qu’il ne soit pas usité exclusivement, mais plutôt par soucis de varier et d’alléger un discours, dire simplement Jésus est également tout-à-fait admissible.

[suite à venir]

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