De l’hérésie par Merkelbach, O.P.

Nous souhaitons présenter au lecteur une traduction d’un passage de la Summa theologia moralis du Père Merkelback, O.P., concernant l’hérésie.

Des différentes types d’infidélités. Dans le pécheur, l’infidélité peut s’appeler ou apostasie, ou hérésie, ou simple infidélité. L’apostat est celui qui, ayant auparavant reçu la foi du Christ, la rejette totalement ; l’hérétique est celui qui ayant à un certain moment professé avoir reçu la foi du Christ, mais en altère ensuite les dogmes qu’il appartient à l’Église de proposer ; le simple infidèle est celui qui n’a jamais reçu la foi du Christ.

Pour que cela soit au sens plein du terme, c’est-à-dire pour qu’au for externe et devant l’Église quelqu’un puisse être déclaré tel, il est requis qu’il ait reçu la foi lors de la profession solennelle (au moins externe) au Baptême, et qu’il nie ou partiellement ou totalement cette foi que l’Église propose explicitement à croire (can. 1325, §2).

Hérésie. Signifie étymologiquement choix, d’où le fait que toute la tradition catholique la désigne comme étant l’erreur de celui qui, ayant reçu la foi au baptême, adhère au Christ et ne veut pas recevoir la règle de la foi par l’Église, mais s’élit lui-même, c’est-à-dire par une délibération parfaite statue fermement la règle de la croyance(1). [1. Saint Thomas dit qu’élection signifie ce que quelqu’un veut fermement après parfaite considération]

Il convient de la définir ainsi : une erreur sur la foi catholique, volontaire et pertinace, dans celui qui professe la foi dans le Christ.

  1. Élément matériel :

a) «une erreur,» c’est-à-dire un jugement erroné, et pas seulement l’ignorance de l’intellect, d’où le fait que ne serait pas hérétique quelqu’un qui nierait la foi par légèreté ou par crainte, en parole ou par acte ;

b) «sur la foi,» c’est-à-dire concernant une vérité révélée, d’où le fait que ne serait pas considéré hérétique celui qui nierait seulement une vérité connexe à la révélation, même définie par l’Église infailliblement, telle une conclusion théologique ou un fait dogmatique. Ainsi l’on distingue l’hérésie de la simple erreur contre la foi ecclésiastique ou de l’obéissance que nous devons à l’Église enseignante ;

c) «catholique,» c’est-à-dire quelque vérité révélée que l’Église propose à la croyance de tous ; de sorte qu’en niant [une telle vérité] l’on y trouverait également un mépris de l’autorité de Dieu et de l’Église : ainsi l’on distingue l’hérésie de l’infidélité, laquelle peut aussi être opposée à la seule foi divine ;

d) «volontaire,» autrement ce ne serait pas un acte d’infidélité par lequel quelqu’un ne voudrait pas croire en Dieu et l’Église ; d’où celui qui adhérant à l’Église, par ignorance même coupable, ignorerait quelqu’article à croire proposé par l’Église, et le nierait, ne serait pas même hérétique matériel : ainsi l’on doit distinguer l’hérésie de la simple ignorance de la foi ;

2. Élément formel :

«Pertinace,» de sorte que quelqu’un qui s’étant tourné vers l’autorité de Dieu et de l’Église, mais ne relevant pas de l’ignorance —même coupable—, mais sciemment et volontairement, c’est-à-dire par l’effet d’une mauvaise volonté alors que la vérité et cette autorité lui a été suffisamment présenté, ou bien dans un mouvement d’orgueil ou de vaine gloire, ou par cupidité, ou par frivolité, ou par quelqu’autre cause que cela puisse se faire ; d’où celui qui même d’une ignorance coupable ignorerait qu’il doit obéir à l’Église dans des matières qui concernent la foi, peut pécher sans pour autant être hérétique formel, mais seulement matériel : ainsi l’on doit distinguer l’hérésie à proprement parlée formelle de l’hérésie seulement matérielle ;

3. Le sujet : «dans celui qui professe la foi dans le Christ,» c’est-à-dire en celui qui l’a reçue, spécialement par le baptême, et qu’il n’a pas totalement rejetée : ainsi l’on doit distinguer l’hérésie de l’apostasie et aussi de la simple infidélité des Juifs et des païens.

L’hérésie diffère d’avec l’infidélité, comme l’espère diffère du genre : l’infidélité ajoute autre chose.

1) L’infidélité peut être en tout homme, usant de la raison ; l’hérésie quant à elle ne peut se trouver que dans le chrétien, spécialement le baptisé.

2) L’infidélité se dit seulement de la négation de la foi des choses que Dieu a révélées ; l’hérésie est quant à elle la négation des choses qui sont proposés par l’Église comme révélées et à croire ; d’où le fait que celui qui nierait une révélation privée qui lui aurait été faite ne commettrait pas le péché d’hérésie mais d’infidélité, et celui qui nierait une vérité qui est connue de façon certaine comme appartenant à la révélation publique mais que l’Église ne propose pas de façon explicite à croire, on ne pourrait pas le dire hérétique au sens plein du terme et devant l’Église.

3) L’infidélité s’oppose à la foi divine, l’hérésie à la foi catholique.

L’hérésie se divise en différents points. L’hérésie peut être ou matérielle ou formelle. L’hérésie matérielle(1) nie l’autorité de l’Église dans l’exposition de la foi, mais sans pertinacité, car elle n’est pas suffisamment proposée ; formelle si on connait suffisamment l’autorité de l’Église, mais on renonce à embrasser la foi de la vraie Église et l’on nie celle-ci au moins sur un point.

On distingue encore l’hérésie interne qui est celle qui est latente dans l’esprit mais ne se manifeste par aucun signe extérieur ; l’autre est dite externe lorsqu’elle se manifeste de façon extérieure (par parole, signe, acte ou acte omis), même si elle n’est vue de personne ; telle est l’hérésie occulte si elle n’est manifestée à personne ou alternativement à une personne à la fois ; ou publique lorsqu’elle est manifestée extérieurement ouvertement et publiquement devant plusieurs.

[1. L’hérésie matérielle est sans péché si l’ignorance est invincible ; si elle est vincible, c’est un péché véniel jusqu’à ce qu’il n’y ait pas de négligence grave, autrement ce serait un péché grave d’ignorance de la foi, mais pas un péché d’hérésie]

Les signes par lesquels l’on peut estimer que quelqu’un serait un hérétique matériel sont habituellement indiqués ainsi :

1) s’il se montre comme voulant se soumettre au jugement de l’Église lorsqu’il a reconnu son erreur —quoiqu’il ait tenu son affirmation mordicus jusque là ;
2) s’il n’a rien appris de la foi catholique et qu’il n’a jamais douté de sa foi ;
3) si, quoique doutant, s’applique à connaître la vérité, dans la mesure de ses capacités — Si par quelque crainte humaine, ou incurie, procrastine sa conversion à la foi, ne serait pas non plus hérétique ; il pécherait cependant contre le précepte affirmatif de la foi, s’il la diffère trop longtemps.

Au contraire, pertinace, donc est considéré comme hérétique formel :

1) doutant, avec opiniâtreté, ou par un mépris de l’Église, repousse à plus tard ses rechercher ;
2) dont l’intellect se détourne de propos délibéré de la vérité suffisamment exposée, pour adhérer à sa propre secte ou opinion ;
3) reconnaissant la vérité, persiste à contredire l’Église, ou par haine ont coutume de faire du Pape ou de l’Église des hérésiarques. — Il y a trois choses à distinguer dans la pertinacité, dont le premier grade est fondée sur la négligence à étudier la vérité ; deuxièmement, dans une vérité suffisamment exposée mais méprisée ; troisièmement en combattant malicieusement une vérité connue.

Le péché d’hérésie est gravissime, qui, per se, mérite des peines et corporelles et spirituelles.

Quant aux peines corporelles, S. Thomas enseigne ceci : «Il est bien plus grave de corrompre la foi qui assure la vie de l’âme que de falsifier la monnaie qui sert à la vie temporelle. Par conséquent, si les faux monnayeurs ou autres malfaiteurs sont immédiatement mis à mort en bonne justice par les princes séculiers, bien davantage les hérétiques, aussitôt qu’ils sont convaincus d’hérésie, peuvent-ils être non seulement excommuniés mais très justement mis à mort.»

Et quoique l’Église puisse statuer de la mort, ce n’est pas à elle à l’appliquer.

Les peines spirituelles sont infligées par le Droit canonique ; de sorte que les hérétiques…

1) encourent l’excommunication ipso facto spécialement réservée au Souverain Pontife (can. 2314, §1),
2) à moins que les monitions ne les fassent venir à résipiscence, sont privés de bénéfice, dignité, pension, office ou tout autre revenu qu’ils puissent avoir dans l’Église, sont déclarés infâmes, et les clercs, la monition ayant été répétée, sont déposés (ibidem),
3) en outre, s’ils adhèrent publiquement ou donnent leur nom à une secte acatholique, sont ipso facto infâmes, et les clercs, la monition ayant été préalablement envoyée, sont dégradés(ib.),
4) sont irréguliers (can. 985),
5) sont privés de la sépulture ecclésiastique (can. 1240, § 1),

Lesquelles peines ne pouvant être encourues que dans le cas de l’hérésie formelle en même temps qu’externe, et au 3) et 5) si publique.

[Summa theologia moralis, De fide, art. ii ; de hæresi & apostasia — S. Thomas, IIa-IIæ, q. xi & xii]